Les effets de l’actionnariat salarié sur les performances des entreprises au sens large

La France est championne d’Europe de l’actionnariat salarié avec 76,3% des entreprises cotées ayant ouvert leur capital à leurs salariés. Les salariés français qui détiennent des titres de leur entreprise sont collectivement les premiers actionnaires du CAC 40, avec 3,5% de la capitalisation totale de l’indice, devant la famille de Bernard Arnauld qui en détient 3,2%. Il existe toutefois d’énormes disparités en fonction du type d’entreprises, puisque seules 4% des PME françaises ont ouvert leur capital à leurs salariés. Cette spécificité s’explique en partie par les dispositifs mis en place par l’État, notamment en termes de fiscalité, pour favoriser l’actionnariat salarié, ainsi peut-être que par le rôle particulièrement important des grandes entreprises dans l’économie française.

Les entreprises comme les salariés et les pouvoirs publics attendent plusieurs avantages de l’actionnariat salarié. Douglas Kruse, l’un des meilleurs spécialistes du sujet, a récemment écrit une revue de la littérature en anglais dans laquelle il fait le point sur l’état de la recherche, ses conclusions principales sur les effets de l’actionnariat salarié et ses limitations. Dans ce qui suit, je me base principalement sur cet article, même si je citerai aussi plusieurs études qui présentent un intérêt particulier.

En premier lieu, les entreprises attendent de l’actionnariat salarié qu’il ait un impact positif sur les performances de l’entreprise, à travers une modification du comportement de leurs employés. En effet, avec l’actionnariat salarié, ces derniers deviennent propriétaires de leur entreprise et, d’une certaine façon, travaillent donc pour eux-mêmes. Il semble donc plausible que, en alignant les intérêts de l’employeur et des salariés, ça va créer une incitation à mieux travailler et à collaborer plus efficacement chez ces derniers.

D’un autre coté, comme l’actionnariat salarié bénéficie à tous les salariés ou à tous ceux inclus dans le plan, peu importe leur contribution individuelle au succès de l’entreprise, il pourrait entraîner un problème d’action collective qui empêche la matérialisation de cet effet positif sur les performances de l’entreprise. Chacun pourrait se dire que, même s’il ne fait aucun effort particulier, il bénéficiera quand même du produit des efforts de ses collègues. Le problème est que, si tout le monde se dit ça, personne ne fournit d’effort supplémentaires et les performances de l’entreprise ne s’améliorent pas voire même empirent. Il est donc impossible de savoir a priori quel effet l’actionnariat salarié a sur les performances des entreprises qui l’adoptent.

Une récente méta-analyse, qui combine les résultats de plus de 100 études sur le sujet, conclu que l’actionnariat salarié a effectivement un impact positif sur les performances des entreprises, même si celui-ci est relativement faible. Cette relation s’observe autant pour les entreprises cotées que les autres et ne dépend pas de la façon dont on définit la performance. Il semble par ailleurs que cette effet se soit accru avec le temps et qu’il soit moins fort aux États-Unis qu’ailleurs.

Cela suggère que, même si l’actionnariat salarié a le potentiel pour générer un problème d’action collective, les phénomènes de type « passager clandestin » n’empêche pas ce type de mécanismes d’avoir un effet positif sur la performance des entreprises. On retrouve quelque chose que nous avions déjà vu dans notre article sur les effets du partage du profit sur la productivité des entreprises.

Il semble qu’il existe des normes suffisamment fortes au sein des entreprises pour contrecarrer l’apparition de phénomènes de type « passager clandestin ». D’ailleurs, une étude a montré que les employés des firmes ayant mis en place l’actionnariat salarié étaient plus enclins à dire que, s’ils voyaient un collègue ne pas bien travailler, ils interviendraient pour que ça cesse. Il est probable que ce type de normes jouent un rôle de médiateur de l’effet de l’actionnariat salarié sur les performances des entreprises.

Bien sûr, quasiment toutes ces études sont corrélationnelles et on ne peut pas directement conclure à un effet causal de l’actionnariat salarié, mais plusieurs d’entre elles ont ont utilisé des techniques économétriques sophistiquées pour écarter un éventuel problème d’endogénéité et ont néanmoins conclu que l’actionnariat salarié avait un effet positif sur les performances des entreprises.

Outre un effet positif sur les performances des entreprises, il semble également, même si cette question a fait l’objet d’un nombre moins important d’études, que l’actionnariat salarié accroisse la sécurité de l’emploi et que les entreprises qui l’ont mis en place résistent mieux aux crises. Il semble en effet que les compagnies détenues en partie par leurs salariés aient moins réduit l’emploi au cours des dernières récessions et qu’elles aient moins souvent déposé le bilan.

Il n’est pas certain que l’effet soit causal, mais si c’est le cas, ça pourrait être parce que l’actionnariat salarié accroît la productivité en incitant les employés à collaborer plus efficacement et à travailler davantage, réduit les conflits au sein de l’entreprise, crée un sentiment de solidarité plus fort qui incite davantage à préserver l’emploi en cas de difficultés, etc. Si l’actionnariat avait en effet un effet stabilisant, ça serait une raison en faveur de l’intervention des pouvoirs publics pour favoriser ce type de dispositif.

Par ailleurs, les études montrent aussi qu’il n’y a pas d’effet de substitution entre les actions distribuées par les entreprises à leurs employés et le salaire de ces derniers, ce qui n’avait rien d’évident a priori. Si ça n’avait pas été le cas, non seulement les salariés ne bénéficieraient pas vraiment de l’actionnariat salarié en moyenne, mais ils feraient face à un risque plus important dans la mesure où la part variable de leur rémunération serait plus grande.

Le fait que l’actionnariat salarié ne se substitue pas au salaire signifie qu’il tend à augmenter la richesse des employés. On peut donc penser que le développement de ce type de dispositif pourrait contribuer à réduire les inégalités, d’autant que d’après Kruse, les données suggèrent que la distribution des salaires au sein des entreprises qui pratiquent l’actionnariat salarié est plus égalitaire. Dans la mesure où l’on pense que la réduction des inégalités devrait être un objectif de l’action publique, une politique visant à développer l’actionnariat salarié davantage est donc une piste nécessaire.

Enfin, l’actionnariat salarié pourrait contribuer à apaiser les relations sociales et réduire le risque de conflit, mais les résultats de la recherche sur cette question ne sont pas clairs et il semble que l’effet de l’actionnariat salarié dépende des autres politiques portant sur le traitement des employés, comme la gestion des promotions, de la formation, etc.

Il existe toutefois une étude française récente qui montre que l’actionnariat salarié avait des effets positifs sur les attitudes des employés au travail : plus grande satisfaction au travail, meilleure implication organisationnelle et plus grand attachement à l’entreprise qui se traduit notamment par une intention de départ moins grande. Ces résultats, outre qu’ils pourraient expliquer l’effet positif sur les performances de l’entreprise de l’actionnariat salariés dont nous avons parlés plus haut, sont aussi compatibles avec l’hypothèse d’un effet positif sur les relations sociales au sein de l’entreprise.

SOURCES

  • Alain Chaigneau, « Bourse : la France championne d’Europe de l’actionnariat salarié », Le Revenu, 21 février 2018
  • Douglas L. Kruse, « Does employee ownership improve performance? », IZA World of Labor, 2016
  • Ernest H. O’Boyle, Pankaj C. Patel et Erik Gonzalez-Mulé, « Employee ownership and firm performance: a meta‐analysis », Human Resource Management Journal, Vol. 26, Issue 4, pp. 425-448
  • Douglas L. Kruse, Richard B. Freeman et Joseph R. Blasi (eds.), Shared Capitalism at Work, The University of Chicago Press, 2010
  • Fidan Ana Kurtulus et Douglas L. Kruse, How Did Employee Ownership Firms Weather the Last Two Recessions? Employee Ownership, Employment Stability, and Firm Survival in the United States: 1999-2011, W.E. Upjohn Institute, 2017
  • Sara Elouadi, « Les effets attitudinaux de l’actionnariat salarié : une étude empirique dans le contexte des entreprises françaises du SBF 250 », Question(s) de management, Vol. 3, N°11, 2015, pp. 11-24
 
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